
« Il y a des hauts et des bas quand même. Il ne faut pas se voiler la face. Moi j'ai passé 30 ans à bosser et à ne pas compter mes heures. Comme beaucoup de monde. Et quand on se retrouve du jour au lendemain en non-activité, il y a quand même un tsunami dans sa tête. »
— Isabelle R., 57 ans, ex-Directrice Générale Adjointe, licenciée économique après 30 ans dans la même structure
On parle souvent du burnout comme d’un moment de rupture. Beaucoup plus rarement de ce qui vient après.
Le vide. Les journées sans structure. Les entretiens où l’on sourit alors qu’on doute de tout. La difficulté à expliquer ce qu’on a vécu sans paraître “fragile”. Et surtout, cette sensation étrange de ne plus savoir exactement ce qu’on vaut après avoir pourtant tout donné pendant des années.
La plupart des conseils sur le retour à l’emploi parlent de CV, de réseau ou de LinkedIn. Mais quand une femme cadre sort d’une placardisation, d’un environnement toxique ou d’un licenciement brutal, le problème n’est pas uniquement professionnel. Ce qui a été touché, c’est aussi l’identité.
À travers plus de 115 calls diagnostics menés avec des femmes cadres en transition, une réalité revient sans cesse : avant de retrouver un travail, beaucoup doivent d’abord retrouver un ancrage.
Ce qui frappe dans les échanges avec les femmes cadres ayant traversé un burnout professionnel, c’est qu’elles utilisent rarement ce mot.
Elles parlent “d’un petit coup”, “d’une période compliquée”, “d’un contexte difficile”. Comme si reconnaître pleinement ce qu’elles avaient vécu était encore trop lourd.
Danielle N., ancienne directrice des affaires médicales dans la pharma, raconte comment un environnement devenu toxique a fini par fissurer sa confiance en elle.
« Il a commencé à me mettre des bâtons dans les roues, vraiment. Et moi, je trouvais que j'étais plus sereine. Dans ces conditions, il fallait mieux que je parte plutôt que de nuire à ma santé, parce que je ne savais plus comment faire. »
Le plus violent n’est pas seulement l’épuisement. C’est la confusion qui arrive après.
« J'ai été fortement ébranlée parce que je me suis dit que ça remettait en cause mon savoir-être et mon savoir-faire. Donc là, je ne comprenais plus. »
Cette phrase revient constamment sous différentes formes : “je ne comprenais plus”. Comme si des années de compétences devenaient soudain floues.
La placardisation est souvent difficile à raconter parce qu’elle ne ressemble pas toujours à un conflit ouvert.
Ludivine, directrice communication chez AXA, revient de congé maternité après son deuxième enfant. Puis progressivement, elle se sent mise à l’écart.
« Quand je suis revenue au boulot, je n'arrivais plus à trouver l'intérêt et le sens dans ce que je faisais. Et donc, petit à petit, ils m'ont mise à l'écart. Et puis, on a été vers une rupture conventionnelle, malheureusement. »
Le problème du “petit à petit”, c’est qu’il est difficile à prouver. Les responsabilités diminuent. Les décisions se prennent ailleurs. On vous consulte moins. Et comme rien n’est frontal, beaucoup finissent par douter d’elles-mêmes avant de remettre le système en question.
Quand une structure ferme après vingt ou trente ans de carrière, ce n’est pas simplement une transition professionnelle.
C’est un deuil.
Isabelle R. décrit parfaitement ce moment :
« Quand on se retrouve du jour au lendemain en non-activité, il y a quand même un tsunami dans sa tête. »
Le mot est juste. Parce qu’un tsunami emporte tout : le rythme, les habitudes, le statut, parfois même le sentiment d’utilité.
Puis vient souvent une autre violence, plus silencieuse : les refus flous, les process interminables, les compliments qui ne débouchent sur rien.
« On m'entend que des qualités. On vous dit qu'on ne vous prend pas, mais vous êtes la meilleure du monde. »
À force, beaucoup commencent à baisser leurs prétentions salariales ou leurs ambitions simplement pour “ne pas faire peur”.
Beaucoup de femmes reprennent rapidement les recherches, parfois par nécessité financière, parfois parce qu’elles pensent qu’il faut “rebondir vite”.
Mais intérieurement, le deuil de l’ancienne expérience n’a pas eu lieu.
Sévérine le résume très bien :
« Ma dernière expérience pro — c'est pas possible. Donc pour moi c'est important de trouver un boulot dans lequel je me retrouve. »
Quand la blessure est encore ouverte, chaque entretien devient chargé émotionnellement. La peur de retomber dans le même environnement prend énormément de place.
Et c’est précisément là que les conseils classiques échouent. Optimiser son CV ne répare pas un trauma professionnel.
Plus la recherche dure, plus un glissement silencieux apparaît.
Les femmes qui dirigeaient des équipes ou géraient de gros budgets commencent à viser plus bas. Pas parce qu’elles sont moins compétentes, mais parce que leur confiance s’est fissurée.
Isabelle raconte :
« Je baisse mes prétentions de salaire parce que je vois bien que le marché… Je pense que ça fait peur à certaines personnes. »
Cette dévalorisation crée un cercle vicieux : moins on se sent légitime, moins on ose viser haut.
La recherche d’emploi est déjà difficile en temps normal. Après un burnout ou une placardisation, elle devient profondément isolante.
Beaucoup continuent à dire “ça va” alors qu’elles oscillent intérieurement entre espoir et épuisement.
Puis viennent les deadlines :
Et quand ces dates ne sont pas tenues, le doute s’installe encore davantage.
À cela s’ajoute une autre réalité très féminine : lorsqu’elles sont sans emploi, beaucoup deviennent automatiquement celles qui gèrent tout à la maison.
Sévérine résume parfaitement ce cercle :
« Le fait d'être sans emploi, tu es celle qui va gérer. Parce que tu as du temps. Mais le fait de gérer fait que tu n'as plus de temps pour chercher. »
Le problème n’est pas seulement le trou dans le CV.
Le vrai problème, c’est le récit.
Comment parler d’un départ difficile sans paraître fragile ? Comment raconter une expérience toxique sans avoir l’impression de se justifier ?
Beaucoup oscillent entre deux extrêmes : soit elles minimisent tout, soit elles racontent la blessure encore à vif.
Jennifer Alidor décrit très précisément ce travail de reconstruction :
« Se détacher d'un discours qui a pu être toxique ou néfaste ou une mauvaise expérience pour le retourner en avantage quand on en parle. »
Autrement dit : reprendre le contrôle du récit.
Parce qu’après plusieurs mois de recherche, beaucoup ne voient même plus leurs accomplissements. Les refus répétés créent une confusion étrange : on vous dit que vous êtes brillante… puis on ne vous choisit pas.
Avant de créer ClevHer, Jennifer Alidor a elle-même vécu une rupture de confiance dans le monde du travail.
« J'avais bossé dur. Pris les pires dossiers. Formé les nouvelles. Fait mes preuves encore et encore. Mon chef m'a dit : “Pas d'augmentation cette année, c'est gelé pour tout le monde.” Puis un jour, à la machine à café, j'ai découvert que mon collègue, lui, avait eu 5%… et une prime exceptionnelle. »
Puis elle comprend :
« J'étais la moins bien payée de toute l'équipe. »
Ce type de moment change profondément le rapport au travail. Pas seulement parce qu’il est injuste, mais parce qu’il détruit l’idée que le mérite suffit toujours.
Le mot “rebond” est parfois violent quand on sort d’une rupture professionnelle forte. Parce qu’il sous-entend qu’il faudrait déjà être prête à repartir.
Or beaucoup de femmes cadres ont d’abord besoin de retrouver un ancrage. Comprendre que leur perte de confiance n’est pas un manque de compétence. Retrouver un espace où elles n’ont plus besoin de jouer en permanence le rôle de la femme forte.
Jennifer explique que le Camp ClevHer a été pensé précisément pour cela :
« Généralement, ça remet bien dans le mouvement. Pour les femmes qui n'étaient plus dans le mouvement — ça remet bien dans le mouvement. »
Et parfois, après un burnout, une placardisation ou un licenciement brutal, reprendre mouvement est déjà immense.
