
« Là, je pense que c'est le bon moment. J'ai 43 ans depuis une semaine. Je ne peux pas avoir de regrets. Donc il faut que je tente. Et puis si ça ne fonctionne pas, ce n'est pas grave. Mais au moins j'aurai essayé. »
— Ludivine, 43 ans, freelance depuis 2 ans après une rupture conventionnelle
Il existe un profil dont on parle très peu dans les articles sur le retour à l’emploi : les ex-entrepreneures qui veulent redevenir salariées.
Pas parce qu’elles ont “échoué”.
Pas parce qu’elles regrettent leur liberté.
Et encore moins parce qu’elles manquent de compétences.
Mais parce qu’après plusieurs années à tout gérer seules — clients, missions, prospection, charge mentale, instabilité financière — beaucoup arrivent à un moment de vie où la stabilité redevient une priorité.
Le problème, c’est qu’elles reviennent sur un marché du travail qui a changé. Et surtout, elles cherchent souvent avec les mauvais outils, dans le mauvais ordre et avec un discours qui fragilise au lieu de valoriser leur parcours.
À travers plus de 115 calls diagnostics menés avec des femmes cadres en transition, un constat revient régulièrement : les ex-entrepreneures sont parmi les profils les plus expérimentés… et paradoxalement parmi les plus bloqués dans leur retour au CDI.
Parce qu’entre le salariat qu’elles ont quitté et celui qu’elles envisagent aujourd’hui, leur rapport au travail a profondément changé.
Contrairement à l’image souvent véhiculée, l’entrepreneuriat n’a pas toujours été un choix offensif ou un rêve de liberté.
Pour beaucoup de femmes du corpus, c’était d’abord une sortie.
Une sortie d’un environnement devenu invivable. D’une perte de sens. D’un système dans lequel elles ne trouvaient plus leur place.
Ludivine, ancienne directrice communication chez AXA, raconte ce basculement après son retour de congé maternité :
« Quand j'ai eu mes enfants, j'ai perdu le sens. Et c'est ce qui s'est passé chez AXA. Quand je suis revenue au boulot, je n'arrivais plus à trouver l'intérêt et le sens dans ce que je faisais. Et donc, petit à petit, ils m'ont mis à l'écart. Et puis, on a été vers une rupture conventionnelle. »
Le freelance arrive ensuite presque naturellement. Comme une façon de reprendre le contrôle. De respirer. D’échapper à un environnement qui les avait épuisées.
Pour d’autres, le départ était directement lié à un management toxique.
Danielle N., ancienne directrice des affaires médicales dans la pharma, explique :
« J'étais très investie. Résultat, beaucoup de travail, peu de reconnaissance, et une mauvaise expérience où je me suis dit qu'il fallait mieux que je parte que de nuire à ma santé. »
Là encore, l’entrepreneuriat n’était pas une ambition initiale. C’était une manière de survivre sans replonger dans les mêmes mécanismes.
Au début, beaucoup retrouvent quelque chose qu’elles avaient perdu : l’autonomie.
Ne plus demander l’autorisation. Organiser leur temps. Choisir leurs missions. Retrouver de l’espace mental.
Mais après quelques années, une autre réalité apparaît : l’instabilité permanente.
Ludivine décrit très bien cette fatigue psychologique du freelance :
« À partir de là, ça a été que des ups and downs. Des jobs de freelance, c'est bien. Pendant six mois, vous avez un job, vous gagnez très bien. Et puis après, pendant trois, quatre mois, vous avez une mission compliquée à gérer. Il faut pouvoir faire ça, pouvoir avoir le mindset pour gérer ça. »
Le sujet n’est pas seulement financier.
C’est la charge mentale de l’incertitude :
Pour les mères, cette imprévisibilité devient souvent le vrai point de rupture.
« C'est bien le management de transition, mais à tous les 6 mois, 8 mois, parfois 4 mois, on change. On est à un endroit différent avec des politiques différentes. Donc il faut adapter sa vie de famille. »
Ce qu’elles recherchent dans le CDI n’est donc pas forcément “la sécurité” au sens classique.
C’est la prévisibilité.
« Le CDI va permettre plus de flexibilité. Vous savez déjà quelles sont les règles. Vous ne changez pas d'endroit. Vous savez que votre temps de trajet c'est 35 minutes et ce sera pas plus. »
Cette nuance est essentielle. Ces femmes ne reviennent pas au salariat parce qu’elles renoncent à leur autonomie. Elles cherchent un cadre plus soutenable à un moment précis de leur vie.
C’est l’un des problèmes les plus fréquents.
Pendant leurs années de freelance ou de consulting, elles ont développé :
Mais leur profil LinkedIn affiche encore leur dernier CDI de 2019.
Résultat : pour les recruteurs ou les ATS, le parcours semble flou ou incohérent.
Florence, ex-Thalès, le dit très directement :
« Je n'ai pas un profil visible. Mon CV était vraiment abscons, très technique. Je suis en train de vraiment refondre tout ça. »
Beaucoup parlent de leurs années d’indépendance comme d’une parenthèse qu’il faudrait presque excuser.
Elles craignent :
Alors elles minimisent ce qu’elles ont construit.
Le problème, c’est qu’un parcours mal assumé devient immédiatement fragile en entretien.
C’est probablement la situation la plus paralysante.
Elles postulent en CDI… tout en gardant un projet entrepreneurial ouvert mentalement. Elles retravaillent leur offre de conseil le jeudi et envoient des candidatures le mardi.
Aucune des deux voies n’est réellement activée.
Ludivine résume parfaitement cet entre-deux :
« J'y vais mais j'ai peur. Donc je procrastine. Je fais plein de choses à côté qui font que je n'ai pas le temps d'avancer. »
Cette hésitation permanente épuise énormément parce qu’elle donne l’impression d’avancer sans jamais choisir.
Pendant leurs années d’indépendance, beaucoup ont développé un réseau de clients, de partenaires ou de prestataires.
Mais leur ancien réseau corporate, lui, s’est souvent endormi.
Et après plusieurs années hors salariat, reprendre contact devient émotionnellement difficile. Elles ne savent pas comment revenir sans avoir l’impression de “demander”.
C’est un biais encore très présent sur le marché français.
Une candidate qui a travaillé seule pendant plusieurs années est parfois perçue comme :
Ludivine le ressent très clairement :
« Les recruteurs veulent vraiment la personne qui convient parfaitement, avec qui il n'y aura aucun risque. »
Le paradoxe, c’est que ces femmes ont souvent développé exactement les compétences dont les PME et ETI ont besoin :
Mais elles ne savent pas toujours les formuler correctement.
Le problème des ex-entrepreneures n’est pas le manque de compétences.
C’est le manque de traduction.
Parce qu’après plusieurs années hors salariat, beaucoup parlent encore de leur activité comme si elle “comptait moins” qu’un CDI classique.
Or l’entrepreneuriat développe des compétences extrêmement recherchées :
Florence commence d’ailleurs à voir cette valeur dans des environnements PME :
« Cette structure que moi j'ai, cette capacité à structurer, ça peut servir. »
L’enjeu est donc de transformer un parcours atypique en avantage stratégique.
Par exemple, au lieu de dire :
“J’ai fait du freelance pendant 3 ans.”
Dire :
“J’ai accompagné plusieurs structures sur des problématiques de transformation et de communication, ce qui m’a permis de développer une forte capacité d’adaptation et de pilotage transversal.”
Au lieu de :
“J’ai quitté le salariat.”
Dire :
“J’ai choisi une période d’activité indépendante qui m’a permis d’élargir mes compétences opérationnelles et stratégiques.”
Et surtout, arrêter de présenter l’entrepreneuriat comme un “trou” ou une parenthèse.
Parce que ce n’en est pas une.
Le plus difficile pour beaucoup d’ex-entrepreneures, ce n’est pas de retrouver un CDI.
C’est de sortir de l’isolement dans lequel elles cherchent.
Pendant des années, elles ont tout géré seules. Demander de l’aide devient presque contre-intuitif.
Mais le marché du travail a changé :
Jennifer le dit très clairement :
« On ne fait pas de bilan de compétences, on n'est pas introspectif. On est vraiment dans l'action. C'est-à-dire qu'on va aller activer le réseau, déclencher des opportunités. »
Parce qu’après des mois — parfois des années — à réfléchir seules, beaucoup de ces femmes n’ont pas besoin de plus d’introspection.
Elles ont besoin d’une stratégie. D’un cadre. Et surtout, d’un espace capable de transformer leur parcours entrepreneurial en force plutôt qu’en anomalie.
